« Faire surgir une émotion d’un objet du quotidien » — Rencontre avec Vincent, artiste derrière la table Joker
Dans un atelier discret, entre murs bruts et odeur de matière travaillée, Vincent donne vie à des pièces qui brouillent volontairement les frontières entre mobilier et œuvre d’art. Sa table basse inspirée du Joker en est l’exemple parfait : une création qui ne laisse pas indifférent, à la fois intense, expressive et profondément personnelle.
Nous l’avons rencontré pour comprendre ce qui se cache derrière cette pièce singulière.
D’où vous est venue l’idée de cette table autour du Joker ?
Vincent :Je ne suis pas parti d’un meuble, en réalité. Je suis parti d’une émotion. Le Joker, c’est un personnage qui me fascine depuis longtemps, pas pour son côté “chaotique”, mais pour ce qu’il représente intérieurement. Il y a une forme de liberté dans ce personnage, mais aussi quelque chose de très fragile, presque silencieux.
Je voulais capturer un instant précis. Pas une action, pas une scène… mais un état. Ce moment où tout est suspendu. Les yeux fermés, le visage relâché, entre tension et lâcher-prise.
La table est venue après. J’avais envie que cette émotion ne soit pas accrochée à un mur, mais intégrée dans un objet du quotidien. Quelque chose qu’on vit, qu’on approche, qu’on côtoie sans forcément s’y attendre.
Justement, pourquoi avoir choisi une table basse comme support ?
Vincent :Parce que c’est un objet intime, sans être personnel. Une table basse, c’est au centre du salon, c’est là où on pose des choses, où on partage des moments, où on s’arrête un peu.
Je trouve intéressant de venir perturber cet espace avec quelque chose de fort visuellement. Ça crée un contraste. On s’attend à un objet neutre… et là, il y a une présence.
Et puis il y a aussi cette idée de proximité. Une œuvre accrochée au mur, on la regarde. Là, on vit avec. On la contourne, on la frôle, on s’en approche sans même y penser. Elle devient presque une partie du quotidien.
Votre travail mélange une structure très sobre avec une peinture très expressive. C’est volontaire ?
Vincent :Oui, complètement. J’aime beaucoup travailler sur les oppositions. La structure en carrelage, c’est quelque chose de très stable, presque froid. C’est rassurant, c’est solide, c’est lisible.
Et au milieu, il y a cette explosion. Les couleurs, les textures, le geste… tout est plus libre, plus instinctif.
Je pense que c’est ce contraste qui donne de la force à la pièce. Si tout était expressif, ce serait trop. Si tout était sobre, ce serait oublié. Là, il y a un équilibre.
Comment avez-vous abordé la peinture du Joker ?
Vincent :Je ne voulais surtout pas récupérer une reproduction basique. Ça ne m’intéresse pas. Ce que je cherche, c’est une interprétation. J’ai contacté un artiste peintre.
Je travaille beaucoup à l’instinct. Il y a une base, évidemment, mais ensuite je laisse la peinture vivre. Les couleurs ne sont pas “justes” au sens classique. Elles sont émotionnelles.
Il y a quelque chose d’assez apaisé dans ce Joker, presque calme. C’est surprenant.
Vincent :Oui, et c’est volontaire. On a l’habitude de voir le Joker dans quelque chose de très explosif, très bruyant. Moi, je voulais l’inverse.
Un moment plus intérieur. Plus silencieux. Presque fragile.
C’est un peu comme si on captait ce qui se passe quand tout s’arrête. Quand le personnage n’est plus dans le rôle, mais dans quelque chose de plus profond. Et je trouve que ça le rend encore plus fort.
Est-ce que vous pouvez nous parler du processus de fabrication ?
Vincent :Je garde toujours une part de mystère (rires), mais ce que je peux dire, c’est que tout est fait à la main. La structure, le support, la préparation… rien n’est standardisé.
Il y a un vrai travail de matière avant même d’arriver à la peinture. Et ensuite, la peinture elle-même se fait en plusieurs phases. Il y a des couches, des corrections, des moments où je laisse reposer.
C’est un dialogue, en fait. Je ne force jamais une pièce. Je la laisse évoluer jusqu’à ce qu’elle trouve son équilibre.
À qui s’adresse cette création selon vous ?
Vincent :À des gens qui veulent ressentir quelque chose chez eux. Pas juste décorer.
Quelqu’un qui choisit cette table, il fait un choix. Ce n’est pas neutre. C’est une pièce qui prend position, qui donne une identité à un espace.
Je pense qu’elle parle à des personnes qui aiment l’art, mais qui n’ont pas forcément envie de le mettre “à distance”. Là, il est intégré, il est vivant.
Qu’aimeriez-vous que les gens ressentent en découvrant votre table ?
Vincent :Qu’ils s’arrêtent. Même quelques secondes.
Qu’ils aient une réaction, peu importe laquelle. De la curiosité, de l’attirance, même un léger malaise parfois… tant que ça provoque quelque chose.
Si une pièce ne fait rien ressentir, elle passe à côté. Moi, ce que je cherche, c’est créer un lien. Même bref. Même subtil.


